Série : Changer de perspective

L'Union africaine a rejoint la campagne « Correct The Map », qui appelle à bannir la célèbre projection de Mercator de nos manuels et institutions. Son reproche : cette carte, conçue au XVIe siècle pour la navigation maritime, déforme la réalité au point de faire paraître l'Afrique plus petite que le Groenland — alors qu'elle est en réalité 14 fois plus grande. Ce débat, aussi technique que politique, est l'occasion de comparer trois façons radicalement différentes de représenter le monde.

Mercator, une carte de marin devenue carte de classe

Née en 1569, la projection de Mercator a été conçue pour un usage précis : la navigation maritime. Sa qualité principale — conserver les angles, donc les caps de navigation — en a fait un outil indispensable pour les marins pendant des siècles.

Le problème, c'est qu'elle a fini par s'imposer bien au-delà de son usage d'origine, jusque dans les salles de classe et les cartes murales du monde entier. Or cette projection gonfle démesurément la taille des territoires proches des pôles, au détriment des régions équatoriales. Résultat : l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Asie du Sud paraissent bien plus petites qu'elles ne le sont réellement, tandis que l'Europe, le Canada ou la Russie semblent surdimensionnés.

Equal Earth, la réponse par l'équivalence des surfaces

Pour corriger ce biais, l'Union africaine pousse vers un autre modèle : la projection Equal Earth, conçue en 2018 par une équipe internationale de cartographes. Son principe : conserver l'équivalence des surfaces, c'est-à-dire respecter la taille réelle de chaque continent les uns par rapport aux autres. Avec Equal Earth, l'Afrique retrouve instantanément sa vraie proportion face aux pays du Nord.

C'est une excellente réponse technique au problème posé par Mercator. Mais sur le plan de la structure, Equal Earth reste prisonnière du format cylindrique traditionnel : elle maintient une séparation stricte et linéaire entre un « bloc Nord » installé en haut de la carte et un « bloc Sud » relégué en bas, perpétuant malgré elle une hiérarchie visuelle héritée du passé.

Peirce, une carte pensée comme un mathématicien

Il existe pourtant une troisième voie, bien plus ancienne et bien plus radicale. Imaginée en 1879 par le mathématicien et scientifique américain Charles Sanders Peirce pour le United States Coast Survey, la projection quinconciale transpose le globe non pas sur un cylindre, mais dans un carré parfait, en forme de quinconce.

Elle franchit un cap à la fois scientifique et philosophique par rapport à Equal Earth :

  • Elle abolit le découpage classique en bandes horizontales. Centrée sur les pôles dans un pavage carré, l'Afrique n'y est plus « sous » l'Europe : le modèle efface la notion même de domination visuelle d'un hémisphère sur l'autre, pour proposer une vision du monde véritablement multipolaire et unifiée.
  • Elle se répète à l'infini, sans couture. C'est l'une des rares projections capables de « boucler » la Terre dans toutes les directions sur un plan, ce qui balaie l'idée qu'un continent devrait nécessairement être « au centre » ou « au bord ».
  • Elle limite les distorsions. L'exagération des surfaces reste minime — à peine 9 % sur la majeure partie du globe — et aucune masse terrestre n'y est déchirée en deux, contrairement à d'autres projections.

Aucune carte plane n'est parfaite

Cette confrontation de modèles rappelle une évidence trop souvent oubliée : aucune carte plane ne peut être parfaite, puisque projeter une sphère implique toujours un choix, conscient ou inconscient. La persistance de Mercator montre à quel point nos représentations géographiques façonnent notre grille de lecture du monde. Varier les projections, c'est aussi réapprendre à regarder la Terre sans les biais hérités de l'histoire.

C'est cette projection quinconciale de Peirce que nous proposons en réédition — découvrir la carte.

Questions fréquentes

Pourquoi la projection de Mercator est-elle critiquée ?
Parce qu'elle exagère fortement la taille des territoires proches des pôles au détriment des régions équatoriales, faisant notamment paraître l'Afrique bien plus petite qu'elle ne l'est réellement — jusqu'à la faire apparaître de la taille du Groenland, alors qu'elle est en réalité environ 14 fois plus grande.

Qu'est-ce que la projection Equal Earth ?
C'est une projection créée en 2018, qui respecte l'équivalence des surfaces entre les continents, corrigeant ainsi le principal défaut de Mercator, tout en conservant un format cylindrique classique.

Qu'est-ce que la projection quinconciale de Peirce ?
Conçue en 1879 par le mathématicien Charles Sanders Peirce pour le United States Coast Survey, c'est une projection qui transpose le globe dans un carré, permet de s'affranchir de la hiérarchie Nord/Sud typique des cartes cylindriques, et peut se répéter à l'infini sans couture.

Existe-t-il une carte du monde parfaite ?
Non : représenter une sphère sur une surface plane implique toujours des compromis. Chaque projection fait des choix — sur les surfaces, les angles ou les distances — qui influencent notre perception du monde.

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